Conflits écologiques : Entre déchirements systémiques et pistes d’autonomie contextuelle

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Imaginez une vallée paisible où l’on projette d’implanter un parc éolien — le symbole parfait d’un avenir plus vert. Et pourtant, la réunion publique vire au chaos. D’un côté, des citoyens en colère : « On défigure notre paysage, on nous impose un projet sans nous consulter ! » De l’autre, les porteurs du projet : « Nous répondons à l’urgence climatique, pourquoi refusez-vous le progrès ? ». Au cœur de ce débat : un même territoire, mais trois réalités inconciliables — écologique, économique et identitaire.

Quand la transition devient collision

La transition écologique, loin d’être un simple changement technique ou une suite d’innovations vertes, agit comme un révélateur et un accélérateur de conflits systémiques enracinés. Elle bouscule des équilibres anciens, ravive des blessures historiques et expose des fractures jusque-là latentes. Sous l’apparente rationalité des mesures environnementales — normes carbone, plans de résilience, neutralité climatique — se dissimulent des tensions profondes, bien plus humaines que techniques : peurs territoriales face à la dépossession, réactions identitaires lorsque l’ancrage symbolique d’un lieu est mis en cause, suspicions viscérales face aux décisions venues “d’en haut” et au langage technocratique qui masque mal les rapports de domination. Dans ce contexte, la médiation n’est pas un pansement sur une plaie verte : c’est une chirurgie à cœur ouvert des architectures invisibles du conflit, une tentative de rendre audibles les voix dissonantes et de redessiner les lignes de fracture non pas pour les refermer, mais pour en reconnaître la légitimité et les implications profondes.

 

Du bocage aux Nations Unies

Prenons deux exemples radicalement différents pour illustrer l’ampleur des conflits liés aux enjeux écologiques, et la diversité des approches possibles.

D’une part, dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, des collectifs citoyens ont résisté pendant des années à la construction d’un aéroport. Leur opposition ne reposait pas simplement sur des considérations environnementales, mais sur une conception alternative du territoire, de la vie collective et du rapport au sol. La zone à défendre devenait un laboratoire de nouvelles formes d’habiter, de produire, de décider. Face à cela, les pouvoirs publics ont choisi l’option sécuritaire, préférant la répression policière à l’expérimentation démocratique. En évitant toute médiation, ils ont figé les positions et entériné la rupture entre institutions et citoyens.

D’autre part, dans certaines zones arides du Sahel, les tensions communautaires autour de l’accès à l’eau, aux pâturages ou à la terre cultivable, exacerbées par les effets du changement climatique, ont conduit à des situations explosives. Mais ici, plutôt que de nier le conflit, certaines initiatives locales ont fait le pari du dialogue ancré. Des acteurs hybrides — ONG internationales, autorités coutumières, experts en climat et en développement communautaire — ont co-construit des processus de médiation adaptés aux représentations locales du vivant, de la justice et du territoire. Dans ces cas, la médiation n’était pas un outil d’apaisement, mais un espace de réinvention des rapports sociaux et écologiques.

Ce contraste met en lumière une leçon cruciale : la médiation environnementale ne peut être déconnectée des logiques d’ancrage culturel, de rapport au pouvoir, et des imaginaires collectifs. Elle n’est efficace que lorsqu’elle reconnaît l’asymétrie des mondes qui s’affrontent, et qu’elle permet leur confrontation sans prétendre les fusionner dans un consensus artificiel.

Ce contraste souligne que la médiation environnementale ne peut être déconnectée des logiques d’ancrage culturel, de rapport au territoire, et de déséquilibre du pouvoir. Le conflit écologique n’est pas un accident, c’est une révélation.

 

Le faux consensus de la développement durable

Les discours dominants autour de la « conciliation » des intérêts écologiques, économiques et sociaux prennent souvent la forme d’une incantation creuse. Sous couvert de participation citoyenne, on assiste trop souvent à des processus manipulés, où la médiation devient un vernis à légitimation de projets déjà ficelés. Les outils classiques (débat public, enquête d’utilité publique, concertation) s’avèrent souvent inopérants car fondés sur une vision réductionniste du conflit : on y cherche l’adhésion, pas la vérité du dissensus.

Ces mécanismes institutionnels reposent sur un présupposé dangereux : celui d’une rationalité partagée, comme si les acteurs impliqués partageaient spontanément les mêmes référents culturels, les mêmes logiques décisionnelles, les mêmes hiérarchies de valeurs. Or, un berger de montagne qui vit en symbiose avec son environnement, un représentant d’EDF chargé de sécuriser l’approvisionnement énergétique national, et une activiste anticapitaliste qui dénonce l’extractivisme systémique, ne parlent pas seulement depuis des intérêts divergents — ils appartiennent à des univers symboliques, affectifs et politiques fondamentalement hétérogènes. Prétendre les aligner au moyen d’outils présentés comme neutres, comme une concertation ou un débat public normé, revient à passer sous silence les asymétries de pouvoir, les rapports d’exclusion historique et les conflits d’ontologie — c’est-à-dire les visions mêmes de ce qui est, ce qui compte, et ce qui doit être protégé. La médiation ne peut alors être réduite à un processus de convergence rationnelle : elle doit reconnaître et honorer ces différences inconciliables, sous peine de les nier une fois encore.

 

Une grammaire du conflit environnemental

Pour comprendre ces tensions, il faut déployer une lecture interdisciplinaire. La psychologie sociale met en évidence l’évitement cognitif du changement, la dissonance entre les valeurs affichées (sauver la planète) et les intérêts concrets (garder sa ferme, son emploi, son horizon). La sociologie des organisations nous parle des logiques d’inertie institutionnelle : même les structures déclarées « durables » reproduisent des modèles extractivistes. L’anthropologie politique rappelle que chaque communauté territoriale définit différemment ce qui est sacrifical ou non. Le droit environnemental, enfin, met en exergue le conflit permanent entre normes nationales et exigences locales.

La médiation, lorsqu’elle se déploie dans ce maillage complexe, cesse d’être un arbitrage neutre ou un simple espace de négociation. Elle devient une architecture temporaire et fragile, une sorte de passerelle instable entre des régimes de vérité en conflit, entre des manières irréconciliables de nommer, de sentir et de structurer le monde. Elle ne vise pas à créer une synthèse ou à forcer l’accord, mais à rendre pensable l’existence même d’une pluralité non hiérarchisée. Elle rend légitime le non-alignement, féconde l’indécidable, valorise l’irrésolu comme un espace où la complexité humaine peut enfin respirer sans être réduite. C’est dans cette capacité à maintenir ouvert ce qui gêne, à suspendre le réflexe de clôture, que réside la puissance transformatrice de la médiation environnementale.

 

Médiation contextuelle, écoute active et dissensus créatif

Face à la complexité, il ne s’agit pas de créer une méthode miracle, un protocole universel ou un kit de résolution de crise. La médiation environnementale échappe aux recettes et réclame plutôt une posture lucide, un engagement réflexif, et une capacité à improviser dans des terrains mouvants. Il s’agit d’offrir un outillage critique — non pas des outils fixes, mais des instruments souples, adaptables, sensibles aux singularités. Il s’agit de penser comme un cartographe des tensions invisibles, un traducteur des affects et des intérêts silencieux, un sculpteur de temporalités différées. Quelques leviers peuvent néanmoins orienter cette posture exigeante :

  • Favoriser des médiateurs issus du territoire : leur connaissance des codes implicites rend l’écoute possible.
  • Admettre la valeur du conflit : au lieu de chercher l’harmonie, construire une écologie du dissensus, où les points de friction sont des sources de sens.
  • Cartographier les logiques d’intérêt, d’affect et d’imaginaire plutôt que de négocier des positions figées.
  • Accepter le non-résultat : certaines médiations créent de la compréhension sans accord, et c’est déjà une avancée.

La médiation environnementale, dans sa forme la plus pertinente, est un exercice d’humilité collective. Elle exige de chaque partie prenante une capacité rare : celle de suspendre son propre cadre de vérité pour accueillir, sans se défendre ni imposer, celui de l’autre. Elle permet de se rendre présent à l’autre, non pas pour le convertir ou le faire entrer dans sa logique, mais pour écouter ce que son monde a d’irréductible, d’opaque, voire d’incompréhensible. Cet acte de présence, sans visée conquérante, devient une résistance active à la logique de simplification, de réduction ou d’effacement qui accompagne trop souvent les conflits écologiques. Être en médiation, ici, c’est accepter de coexister avec l’irrésolu, de donner droit de cité à la dissonance, et de bâtir, parfois, sans se comprendre entièrement.

 

Et vous, dans quel monde parlez-vous ?

La transition écologique n’est pas une page blanche à écrire ensemble, mais une archive conflictuelle d’histoires, d’injustices et de rapports au vivant. Elle porte la mémoire des extractivismes passés, des déplacements forcés, des voix étouffées au nom du progrès. Elle révèle aussi des fractures existentielles : qui a droit à la terre, à l’air, à l’eau ? Qui définit ce qu’est un avenir viable ? La médiation peut-elle encore servir dans un monde fracturé, où l’écologie elle-même devient un langage de domination ou d’exclusion ? Peut-être. Mais seulement si elle accepte de ne plus être la quête d’un terrain d’entente — souvent illusoire — et devient un lieu d’exposition active des dissensus. Un espace de friction où l’on accepte de ne pas réduire le conflit, mais de le tenir ouvert, comme un espace de travail, de transformation lente, de reconnaissance mutuelle sans dilution. C’est dans ce champ ouvert, entre les ruines de l’ancien monde et les germes fragiles de l’autonomie, que se joue l’avenir d’une médiation à la hauteur des effondrements — non pas pour sauver ce qui fut, mais pour accompagner l’inédit à venir.

Quelle voix n’avez-vous pas encore entendue dans vos propres conflits ?

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Le médiateur

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